Un noble poitevin à la fin du XIVe siècle : Jehan Girard (v. 1350-1409)

J’ai déjà évoqué dans un article précédent la carrière de Regnault Girard, l’un des principaux ambassadeurs de Charles VII à la fin de la guerre de Cent Ans. Dans un autre article, j’avais présenté la famille Luneau, une des principales familles du Bas-Poitou entre les XIe et XIVe siècles. Il est temps de présenter le personnage qui fait le lien entre les deux : Jehan Girard, époux de Marie Luneau et père de Regnault.

La famille Girard

La famille Girard fait partie des plus anciennes familles du Poitou. En 1099, Pierre Girard, sénéchal de Mareuil, est présent lors de la consécration de l’église Saint-Nicolas de La Chaize-le-Vicomte. Cent ans plus tard, Guillaume Girard († 1214) est sénéchal de Talmond, aux ordres de Richard Cœur de Lion, alors prince de Talmond, puis de Guillaume de Mauléon son successeur à la tête de la principauté. Il est aussi chevalier d’Olonne et l’un des plus puissants personnages de la principaux talmondaise, fondateur d’un hôpital à Olonne et témoin de nombreux actes passés par les princes de Talmond ou par les abbayes de la région.

Son arrière-petit-fils, Guillaume II Girard († 1312), est le premier de la famille à porter un titre seigneurial. Il est en effet qualifié d’écuyer et de seigneur de la Guessière (ajd. la Guissière, commune de Beaulieu-sous-la-Roche). Guillaume II Girard et son épouse, une certaine Eutesse dont on ne connait rien d’autre que le prénom, sont les parents de Catherine Girard, mariée en 1313 à Jean Boscher, et de Guillaume Girard, troisième du nom.

Seigneur de la Guessière après son père, Guillaume III Girard (v. 1310-1370), a épousé Agnès Guymer, avec qui il a six enfants. L’aîné, Renaud Girard, a été fait chevalier après la bataille de Chizé (21 mars 1373) où il combattait dans l’armée française commandée par le connétable du Guesclin. Il est mort peu de temps après, sans enfant. Le cadet, Guillaume IV Girard, écuyer, a poursuivi la branche de la Guessière, qui s’est éteinte par la mort de Guillaume VII en 1535. Viennent ensuite trois filles, Jeanne (mariée à Guillaume Giroard, seigneur du Gué-l’Hermenault, puis à Jean de Cheusses, seigneur de Cheusses), Marguerite et Gillette (mariée à Renaud de Villeneuve, seigneur de Bois-Boscher), et un fils, Jehan Girard, celui qui nous intéresse.

Armes des Girard dans l’Armorial général (fin XVIIe s.)

Un riche seigneur

Jehan Girard (v. 1350-1409), chevalier, se marie vers 1370 avec Marie Luneau, la seule héritière de cette famille : il devient alors seigneur consort de Bazoges (-en-Pareds), de la Guignardière (commune d’Avrillé) et de la Grimaudière (commune de La Roche-sur-Yon). Par le jeu des héritages dont bénéficie son épouse, Jehan Girard devient aussi seigneur de Mairé (Vienne) et d’Anguitard (alias La Tour d’Anguitard, Poitiers, Vienne), même si d’autres fiefs, notamment Saint-Martin-Lars qui appartenait aux Luneau, lui échappent. Sans que l’on sache comment, Jehan Girard a aussi acquit des terres et des fiefs en Aunis, en particulier un hôtel (ou plusieurs) dans la ville de La Rochelle.

Malgré le fait qu’il ne soit que le fils cadet de Guillaume III Girard et Agnès Guymer, Jehan est le véritable chef de famille, bien davantage que son frère Guillaume IV. Ainsi, lorsqu’un procès oppose les différents héritiers de Jean Boschet (cousin de Jehan Girard) en 1383, la famille Girard est représentée par Jehan, pas par son frère. C’est également lui qui prend à sa charge les messes fondées par ses parents dans l’église de Saint-Jean de Beaulieu, où ils sont enterrés.

Surtout, c’est Jehan Girard, et non son aîné Guillaume, qui négocie les mariages de leurs sœurs et paie leurs dots. Certes lors du mariage de Jeanne Girard avec Guillaume Giroard, Guillaume IV Girard offre 100 sols de rente à sa sœur, mais la charge en revient rapidement à Jehan. Celui-ci avait par ailleurs offert, pour la dot de sa sœur, la moitié de l’hôtel noble de la Grenouillère (commune de Rosnay). Lors de son second mariage, vers 1380, Jeanne Girard reçoit son frère Jehan une rente de 100 sols et la seigneurie du Puy-Sainte-Foy ; Guillaume, leur frère aîné, est toujours vivant, mais il ne constitue aucune dot pour sa sœur. Un accord survenu entre Jehan et Jeanne Girard en 1385 modifie ces dots : Jeanne renonce à ses deux rentes de 100 sols chacune et à sa moitié de la Grenouillère, en échange de quoi elle obtient le Puy-Sainte-Foy plus divers fiefs. De même, Jehan Girard verse une rente annuelle de 10 livres tournois à son autre sœur, Marguerite. Il paie également la dot de sa troisième sœur, Gillette.

En négociant ces différents accords avec ses sœurs, Jehan Girard devient propriétaire de 4 parts sur 5 de la seigneurie de la Guessière et réclame ce fief à son frère aîné. Un accord survient entre eux le 10 mai 1399 : Guillaume IV reste seigneur de la Guessière, mais si sa branche de la famille vient à manquer de fils, cette seigneurie reviendra à Jehan ou à ses héritiers.

Le château de Bazoges, résidence principale de Jehan Girard et Marie Luneau qui ont fait construire le puissant donjon.

Un homme influent

Jehan Girard possédait un hôtel à La Rochelle et plusieurs fiefs autour de la ville, sans que l’on sache comment il les a obtenu. Il est en tout cas échevin de cette ville et a été élu maire à quatre reprises : en 1375, 1379, 1384 et 1394. À la fin de son premier mandat municipal, en 1376, le chantier de construction de la tour Saint-Nicolas, l’une des deux tours qui protègent le port de la ville, s’achève. Sur la façade est de la tour, trois armoiries sont figurées dans la pierre ; elles ont été effacées par le temps, mais Amos Barbot, historien de la Rochelle à la fin du XVIe siècle, nous en a donné une description : ces armes étaient celles du royaume de France, de la ville de la Rochelle, et de la famille Girard. Cette charge de maire de La Rochelle a valu un procès à Jehan Girard. En effet, lorsque le roi Charles VI fait lever un impôt pour financer le mariage de sa fille en 1396, le receveur de La Rochelle tente d’imposer Jehan Girard, alors que celui-ci est noble et donc exempté d’impôt.

Selon le receveur, Jehan Girard a été maire de La Rochelle, donc il ne peut pas être noble (comme le rappelle Jehan Girard lors du procès, nombre de chevaliers ont été maires de différentes villes sans pour autant perdre leur rang social). De plus, il était absent du « voyage de Flandres », une campagne menée par Charles VI en 1384 : il n’est donc pas loyal envers le roi de France. La réponse de Jehan Girard tient en quatre points. D’abord, il explique qu’en 1384, il était maire de La Rochelle, et capitaine de cette ville pour le compte du roi : il n’était pas en Flandres puisqu’il servait le roi ailleurs. Ensuite, il rappelle qu’il a servit dans les armées du roi à de très nombreuses reprises et qu’il a largement prouvé sa valeur et sa loyauté au roi, sous les ordres de Louis de Bourbon, de Du Guesclin, du maréchal de Sancerre, et d’autres capitaines (on ne sait malheureusement rien de ses états de service). Troisièmement, Jehan Girard présente le testament de Guillaume Girard, daté de 1202, qui porte les mêmes nom et armes que lui : il veut ainsi prouver qu’il descend bien d’une famille de chevaliers et de nobles. Enfin, il produit devant le grand conseil des lettres signées par Louis de Bourbon et par les seigneurs de Parthenay et de la Forêt-sur-Sèvre, qui expliquent que non seulement Jehan Girard est noble, mais que la noblesse de sa famille est tellement ancienne que personne ne peut dire à quand elle remonte.

Symbole du rang social de Jehan Girard, lui et son épouse Marie Luneau obtiennent un indult pontifical d’Urbain VI, le 6 août 1396, qui leur accorde le privilège de l’autel portatif.

Armes des Girard dans la salle des échevins, Hôtel de Ville de La Rochelle (photo : ville de La Rochelle).

Une grande postérité

Après Jehan Girard, la famille conserve un rang élevé dans la ville de La Rochelle. Son fils aîné, Jacques (v. 1370-1415), meurt jeune et sans postérité, mais le cadet, Regnault (v. 1375-1463) a été maire de La Rochelle à deux reprises, en 1407 et 1413, avant de mener une longue carrière au service de Charles VII dont j’ai déjà parlé sur le blog. Le benjamin, Jehan Girard, écuyer, seigneur de Givrans et autres lieux, a également été maire de La Rochelle (en 1433 et 1447). C’est en hommage à cette famille (qui a donné encore deux autres maires) que les échevins de La Rochelle ont décidé, en 1434, de donner le nom de Rue Bazoges à la rue où se trouvait l’hôtel des Girard, près de l’église Saint-Barthélémy (actuelle cathédrale Saint-Louis) où sont enterrés Jehan Girard et Marie Luneau. L’hôtel des Girard n’existe plus, mais la rue Bazoges porte toujours ce nom. De plus, les armes des Girard ont été peintes, parmi celles de trente familles qui ont fait l’histoire de la ville, dans la salle des échevins de l’Hôtel de Ville de La Rochelle, décorée au XIXe siècle.

Outre ces trois fils, Jehan Girard et Marie Luneau ont eu trois filles. Yvette Girard (v. 1370-?) a épousé Jean de Laurière, dit Du Verger, mais leur postérité est inconnue. Guillemette Girard (v. 1375-1413), dame du tiers de Moricq par héritage de sa mère, a épousé Jean de Vaulx, chevalier, seigneur des deux autres tiers de Moricq ; la mort sans héritier de leur fils unique Joachim a permit à Regnault Girard de récupérer la totalité de cette seigneurie. Hélyette Girard (v. 1375-1467) a quant à elle épousé en premières noces Hélie Chaudrier († 1401), chevalier, seigneur de Dampierre, fils de Jean Chaudrier, maire de La Rochelle à plusieurs reprises. Elle s’est remariée ensuite avec Guillaume de Chevenon († 1415, Azincourt), chevalier, seigneur de Passy. Après un procès contre Bernard de Chevenon, évêque de Beauvais et oncle de Guillaume, puis contre ses cousines par alliance Marie et Guillemette de Maintenon, Hélyette Girard est parvenue a récupérer toutes les terres de son second mari. Devenue dame de Chevenon, de Passy et d’autres lieux (tous dans la Nièvre), elle a été nommée première dame d’honneur de la Dauphine (Marguerite Stuart) par son frère Regnault, Grand maître d’hôtel de la princesse.

Si la branche des Girard de Bazoges s’éteint le 1er février 1563, par l’assassinat de Jean III Girard, chevalier, seigneur de Bazoges, conseiller et panetier ordinaire du roi, qui ne laisse que des filles, la famille Girard continue d’exister par les nombreuses branches cadettes issues de la branche de Bazoges. Ses membres occupent de hautes fonctions à la cour et dans l’administration royale jusqu’à la Révolution. Citons par exemple François Girard (v. 1515-1582), seigneur de Chevenon, capitaine catholique qui met le Nivernais à feu et à sang au début des guerres de Religion ; Nicolas Girard (v. 1530-1614), seigneur du Thillay-en-France (Val-d’Oise), secrétaire de Catherine de Médicis, trésorier des Ligues Suisses et intendant de la maison du connétable de Montmorency ; Louis Girard (1590-1646, fils cadet de Nicolas), seigneur de Villetaneuse (Seine-Sainte-Denis) et procureur général du roi ; Antoine Girard (1620-1691, fils de Louis), comte de Villetaneuse et aussi procureur général du roi ; Charles Girard (1620-1666, fils d’Henry et petit-fils de Nicolas Girard), marquis du Thillay, Président de la Chambre des Comptes de Paris de 1650 à sa mort ; ou encore Pierre-Marie-Emmanuel de Girard (1718-1786), marquis de Pézènes (-les-Mines, Hérault), président-trésorier de France, consul et maire de Montpellier.

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