Les Luneau : une importante famille poitevine

D’argent à une croix engrêlée de sable et à la bordure de gueules. Armoiries de la famille Luneau (C.-R. d’Hozier, dessin C. Brusseau)

Quand on pense aux familles nobles du Bas-Poitou (grosso modo la Vendée actuelle), les premiers noms qui viennent en tête sont souvent les mêmes : de Thouars, de Rais, d’Amboise, de la Trémoille, de Parthenay-Larchevêque, de Lusignan, de Bourbon… Mais ces grandes familles ne sont pas les seules possessionnées en Bas-Poitou. Les familles de Pareds-Chantemerle, d’Appelvoisin, du Puy du Fou, Harpedanne de Belleville et quelques autres sont des noms assez connus. En revanche, la famille Luneau est tombée dans l’oubli depuis plusieurs siècles. Or, une étude des sources médiévales montre qu’entre les XIe et XIVe siècles, cette famille a été l’une des plus influentes de la région.

La famille Luneau apparaît au milieu du XIe siècle. Le premier membre connu de ce lignage est Thibaut Ier Luneau, chevalier, qui offre à l’abbaye Saint-Pierre de Maillezais de nombreuses terres dans ses domaines de Bazoges et de Mouilleron (-en-Pareds) et autour du château de Vouvant[1]. Dès le début du millénaire, la famille Luneau est donc richement possessionnée dans l’est de l’actuelle Vendée. Cette richesse est confirmée par un autre don réalisé vers 1090 par Thibaut II, Renaud, Pierre et Bérenger Luneau, tous les quatre fils de Thibaut Ier, en faveur de la même abbaye : les frères offrent diverses terres, mais surtout l’église de Bazoges-en-Pareds avec tous ses droits et toutes ses dépendances[2]. Après cela, la trace des Luneau disparait des sources pendant un siècle et demi.

C’est en 1221 que la famille réapparait, lorsque Hugues Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges, est témoin d’un échange entre Geoffroy « la Grand’ Dent » Lusignan, seigneur de Vouvant et Mervent, et Géraud Deneuve[3]. Son père, mort avant 1221, n’est pas connu, mais il très probable qu’Hugues ait eu un frère cadet, Thibaut Luneau. Celui-ci est mentionné dans le cartulaire de l’abbaye des Fontenelles en 1246 et semble être le père d’Isabelle Luneau, épouse de Pierre Foucher, chevalier, seigneur des Herbiers (Louis Delhommeau, archiviste du diocèse de Luçon, avance qu’Isabelle aurait été l’épouse de Guillaume Foucher, chevalier, seigneur des Herbiers, de la Sauzaye et de l’Etanduère[4], or un acte de 1258 transcrit par l’historien Jean Besly indique clairement qu’Isabelle est la mère de Guillaume[5]). Hugues Luneau est de nouveau mentionné en 1234, lorsqu’il donne son accord et valide, avec l’archiprêtre de Pareds, le don fait par son vassal Thibaut Herpin, chevalier, seigneur de Frogère (Bazoges-en-Pareds), aux Templiers de Mauléon[6]. On ne connaît aucune épouse ni aucune descendance à Hugues Luneau, qui est décédé entre 1234 et 1244. En revanche, son frère Thibaut semble être le père, outre d’Isabeau, d’Hugues II et d’un autre Thibaut.

Hugues II Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges, de Saint-Martin-Lars et de Moricq, apparaît pour la première fois en 1244, lorsqu’il fait don, avec l’autorisation de son épouse et en présence de leur fils, d’une maison avec jardin située dans le bourg de Saint-Martin-Lars aux religieux de l’abbaye de Moreilles, qui occupaient déjà la maison auparavant[7]. L’année suivante, Hugues II et son frère Thibaut, qualifié de « simple chevalier », font don de quelques terres à Mouilleron en faveur des Templiers de Mauléon[8]. En 1252, Hugues Luneau se présente comme chevalier, seigneur de Bazoges et de Saint-Martin-Lars lorsqu’il confirme un échange de terres sur cette deuxième paroisse entre les abbayes de la Grainetière et de Moreilles[9]. Le nom de l’épouse d’Hugues II n’est connu que par l’acte de 1244 : Eustachie. On sait également qu’un de leurs fils, présent lui aussi en 1244, s’appelle Guillaume. Or Guillaume Luneau est seigneur de Moricq à la fin du XIIIe siècle[10] et il se trouve que son prédécesseur, Aimery de Moricq, n’a eu qu’une seule fille prénommée… Eustachie. Ainsi, en croisant plusieurs sources, il est possible de donner une partie de la généalogie de la famille et d’identifier clairement Eustachie, fille d’Aimery de Moricq et épouse d’Hugues II Luneau. Guillaume Luneau n’est pas le seul fils d’Hugues II et d’Eustachie de Moricq et on lui connait au moins deux frères : Geoffroy Luneau, chevalier, seigneur des deux tiers de Moricq, et Thibaut III Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges.

Contrairement à celle d’Hugues II, les vies de ces trois frères sont très mal connues. Guillaume est né avant 1244 et est le seul alors mentionné par ses parents, ce qui supposerait qu’il est l’aîné et que ses deux frères ne sont pas nés ou alors trop jeunes ; cependant, ce n’est pas lui qui hérite du fief principal de la famille qu’est Bazoges… Au contraire, il est celui des trois frères qui hérite du moins de terre : il n’obtient que le tiers de la seigneurie de Moricq ! Hugues et Eustachie auraient-il eu un premier fils prénommé Guillaume, mentionné en 1244 et mort jeune, et auraient-il appelé un autre de leurs enfants, le dernier né, du même prénom ? Possible… mais impossible à prouver. Quoiqu’il en soit, Guillaume Luneau, seigneur du tiers de Moricq, a épousé Marguerite de Brillouët, dont il eut un fils nommé Huguet Luneau, à son tour seigneur de Moricq. Quant à Geoffroy Luneau, seigneur des deux autres tiers de Moricq, il a eu au moins une fille dont la mère est inconnue, Marguerite Luneau, qui hérite des deux parts de son père et de la part de son cousin Huguet, mort sans alliance. Moricq passe ainsi à Jehan Biron, époux de Marguerite, puis trois générations plus tard à la famille de Vaulx, avant de tomber en 1430 aux mains de Regnault Girard, fils de Jehan Girard et… Marie Luneau.

Des trois fils d’Hugues II, celui qui a eu la plus grande postérité est Thibaut, troisième du nom. Chevalier, seigneur de Bazoges et de Saint-Martin-Lars, il a épousé Luce de la Viandière. Lorsque le frère de celle-ci, Geoffroy de la Viandière, seigneur de la Grimaudière (La Roche-sur-Yon), décède sans enfant, cette seigneurie tombe aux mains de Thibaut III Luneau et intègre le patrimoine des seigneurs de Bazoges. Thibaut III et Luce de la Viandière ont eu au moins un fils, Guillaume.

Guillaume Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges, de Saint-Martin-Lars, de la Grimaudière, épouse une dame dont le prénom n’est pas connu mais qui lui apporte en dot, ou en héritage, la seigneurie de la Guignardière (Avrillé). De ce premier mariage naissent Thibaut IV, qui est présenté ensuite, et Luce Luneau, épouse de Geoffroy de Brillouët. Guillaume Luneau se remarie ensuite à Isabeau Brun, qui lui donne un second fils, Jehan Luneau.

Thibaut IV Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges, de Saint-Martin-Lars, de la Grimaudière et de la Guignardière,        a épousé Jeanne de la Touche, qui appartient peut-être à la famille de La Touche-Limouzinière. Henri Beauchet-Filleau indique que Jeanne de la Touche est dame de Moricq[11], ce qui est impossible puisque Moricq appartient alors aux de Vaulx. En revanche, il semble ne pas se tromper lorsqu’il donne les noms des enfants du couple, qui sont confirmés par un arbre généalogique de la fin du XVIe siècle[12] et par le généalogiste Charles-René d’Hozier[13] : Geoffroy Luneau, mort jeune, et Marie, dont nous reparlerons. Thibaut IV étant décédé, sans doute vers 1350, sans héritier mâle, c’est son demi-frère qui lui succède.

Jehan Luneau, chevalier, seigneur de Bazoges et autres lieux, obtient le 7 mai 1359 ou 1360 une autorisation de fortifier sa place de Bazoges, dans laquelle il est dit qu’il est seigneur du lieu depuis plusieurs années déjà[14]. Quelques années plus tard, il nomme Aimery Beuffriot comme garde et capitaine du château et de la forteresse de Bazoges[15]. Il rédige son testament le 3 octobre 1367[16] et désigne sa nièce Marie Luneau comme sa seule et unique héritière. Ainsi, Jehan Luneau semble n’avoir pas été marié et n’a pas eu de descendance.

Marie Luneau, dame de Bazoges, de la Guignardière, de la Grimaudière, d’Anguitard (Poitiers, Vienne), de Mairé (Vienne), de Givrand (Vendée), de Chasseneuil (Vienne), de Marillet (Vendée) et autres lieux, hérite donc de son oncle autour de 1367. Elle a épousé Jehan Girard, chevalier, maire et capitaine de La Rochelle, qui devient ainsi seigneurs de toutes les terres appartenant autrefois aux Luneau. À l’exception de la Grimaudière que le couple vend le 4 février 1375[17], toutes resteront aux mains des Girard de Bazoges pendant deux siècles. Marie étant la dernière représentante de la famille Luneau, celle-ci s’éteint avec elle aux alentours de 1420. Son héritage tombe intégralement dans les mains des enfants de Marie Luneau et de Jehan Girard : 1° Jacques Girard (vers 1370-1415), chevalier, époux d’Isabeau de Sainte-Maure avec qui il a au moins un fils, Robert, mort jeune ; 2° Guillemette Girard (vers 1375-1413), dame de Moricq, épouse de Jean de Vaulx, chevalier, seigneur de Moricq ; 3° Regnault Girard (vers 1380-1463), chevalier, seigneur de Bazoges et autres lieux, conseiller et maître d’hôtel ordinaire du roi, grand maître d’hôtel de la dauphine, ambassadeur du roi, bailli du Grand Fief d’Aunis, maire et capitaine de La Rochelle, qui poursuit la branche des Girard de Bazoges et fait entrer cette famille à la cour de France ; 4° Yvette Girard, épouse de Jean de Laurière, chevalier, seigneur du Vergier ; 5° Hélyette Girard, dame de Chevenon et de Passy, première dame d’honneur de madame la Dauphine, mariée d’abord à Hélie Chaudrier, chevalier, seigneur de Dampierre, fils de Jean, maire de La Rochelle ; puis en secondes noces à Guillaume de Chevenon († 25/10/1415, Azincourt), chevalier, seigneur de Chevenon, de Passy et autres lieux ; 6° Jehan Girard, écuyer, seigneur de Givrand, qui fonde la branche des Girard de Givrand, éteinte en 1555[18].

Aveu de la seigneurie de Bazoges rendu par Marie Luneau, dame du lieu. 3 juin 1412. Poitiers, AD 86, C507.

Ainsi, l’étude des sources permet de dresser l’histoire (et la généalogie) d’une famille disparue depuis 600 ans. À travers les textes qui les mentionnent, les Luneau apparaissent comme une famille importante du Poitou entre les XIe et XIVe siècle. Peut-être issue de l’entourage des comtes de Poitiers, ducs d’Aquitaine, aux côtés desquelles Thibaut Ier et Thibaut II apparaissent, la famille se développe rapidement et contrôle au début du XIVe siècle plusieurs fiefs d’importance. Centre de leur pouvoir, Bazoges s’affirme comme l’un des principaux ensemble féodaux de la région, à la tête d’un domaine conséquent et disputé, notamment par les barons de Vouvant. Moricq, avec son port et son contrôle de l’embouchure du Lay, plus grand fleuve du Bas-Poitou, est une autre place importante. Saint-Martin-Lars, certes plus petit, reste cependant un fief important, notamment par le nombre de ses vassaux. Quoique de moindre importance, la Grimaudière et la Guignardière n’en sont pas moins des territoires intéressants ; le second formera d’ailleurs l’un des principaux centres du pouvoir des Girard de Bazoges au XVIe siècle. Faute d’héritier mâle, la famille Luneau s’éteint avec la mort de Marie en 1420. Les Girard, qui héritent des terres de la famille, continuent de les développer et d’étendre leur influence, jusqu’à devenir à la fin du XVe siècle une des plus puissantes familles du Poitou, à la tête d’un ensemble de territoires répartis dans tout le royaume. Mais… c’est une autre histoire.


[1] Poitiers, médiathèque François Mitterrand, coll. Dom Fonteneau, XXV, 15.

[2] Ibid., XXV, 31.

[3] Ibid., XXV, 203.

[4] L. DELHOMMEAU (abbé), Archives historiques du diocèse de Luçon, t. I, p. 457. La Roche-sur-Yon, AD 85.

[5] J. BESLY, Recueil de documents historiques pour la plupart relatifs au Poitou et aux provinces voisines, t. II, f° 238v.

[6] Société des archives historiques du Poitou, Archives historiques du Poitou, t. I, pp. 103-104.

[7] Poitiers, médiathèque F. Mitterrand, coll. Dom Fonteneau, IX, 233.

[8] Société des archives historiques du Poitou, Archives historiques du Poitou, t. I, p. 109.

[9] Poitiers, médiathèque F. Mitterrand, coll. Dom Fonteneau, IX, 237.

[10] La Roche-sur-Yon, AD 85, H 3.

[11] H. BEAUCHET-FILLEAU, Dictionnaire historique et généalogique des familles du Poitou, t. VI.

[12] Poitiers, AD 86, EN 622 « Poussard ».

[13] Paris, BNF, ms FR 31044, fol. 21-99. C.-R. D’HOZIER, Mémoire sur la maison de Girard, vers 1680.

[14] Paris, AN, R1 201.

[15] Paris, AN, R1 203.

[16] C.-R. D’HOZIER, op. cit.

[17] Y. DU GUERNY, Canton de La Roche-sur-Yon, vol. XII, p. 180. La Roche-sur-Yon, AD 85, 4 Num 503-239.

[18] C. BRUSSEAU, Bazoges-en-Pareds : une seigneurie poitevine au Moyen Âge, mémoire de Master 1, dir. M. Aurell, Université de Poitiers, 2020.

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